Vendredi 01 juin 2007

Le Président de la République

Paris, le 30 mai 2007

Madame, Chère Germaine Tillion,

Je tenais à vous transmettre, en ce jour important, l’affection de la Nation toute entière. Sa reconnaissance aussi. J’y tenais, et les Français avec moi, pour toute sorte de raisons, d’engagements, de passions et de souffrances, qui font que vous incarnez véritablement ce que l’on peut appeler « le siècle Tillion ».

J’y tenais d’abord parce que vous êtes, on peut le dire sans exagérer, l’une des premières résistantes de France. Dès les premiers jours du terrible été 1940, vous créez avec Boris Vildé, Anatole Lewitsky, Simone Martin-Chauffier, les colonels de la Rochère et Hauet, le fameux « réseau du Musée de l’Homme » qui est considéré comme la première grande organisation de résistance en France.
J’y tenais car vous êtes, Madame, cette pionnière qui, rentrée à Paris avec votre mère, ira frapper à toutes les portes de cette ville vide, sous le ciel de plomb de l’été 40. Sans relâche, à pieds, à vélo. Tel qu’Emmanuel d’Astier de la Vigerie décrivait ses premiers pas dans l’armée des ombres : Trois mois s’étaient passés, à tâtons, dans une lumière si crue qu’elle vous cachait les buts mieux qu’un brouillard, trois mois de contacts avec les 2ème ou 5ème bureau…; contacts avec les banquiers…, avec un gradé, un évêque ou encore un ministre…. avec des officiers supérieurs qui « voulaient bien » à condition que Pétain fût dans le coup … avec des désœuvrés, aventuriers, avocats sans cause, cinéastes sans cinéma….
Chère Germaine Tillion, vous mîtes moins longtemps que d’autres à trouver le contact. Et alors que l’on n’employait pas encore ce mot, « Résistance » sera le nom de votre journal sorti clandestinement le 15 décembre 1940. C’est là, dans l’éditorial de cette feuille, qu’on peut lire la définition d’un combat qui ne pouvait que naître : Résister, c’est déjà garder son cœur et son cerveau. Le réseau du Musée de l’Homme comptera jusqu’à 600 membres. Une armée dans Paris, disait Vildé, son patron.
Malheureusement, le réseau du Musée de l’Homme sera décapité très tôt. Entre février et mars 1941, ses animateurs tombent dans les griffes de la S.S. Un traître avait infiltré le mouvement. Vildé et les autres périront ; le Mont -Valérien s’en souvient. Vous serez arrêtée vous même le 13 août 1942 par la police allemande, à la suite d’une trahison - une de plus - devant la gare de la Bastille.
Je tenais à cet hommage, madame, parce qu’après le « Musée de l’Homme », il y aura Fresnes durant quatorze mois, puis la déportation avec cinq motifs de condamnation à mort. Ravensbrück, la rencontre du mal absolu…Ravensbrück où vous prendrez une part active au sein d’une organisation clandestine de femmes allemandes, françaises et tchèques; où vous verrez mourir votre mère et nombre de vos camarades; Ravensbrück dont vous reviendrez avec votre amie intime, votre camarade de déportation, Geneviève Anthonioz-de Gaulle.

Mais « le siècle Tillion » ne s’arrête pas là. En 1954, vous retournez en Algérie, cette Algérie que vous avez tant sillonnée, en ethnologue, de 1934 à juin 1940, observant, notant, migrant de tribu en tribu, dormant dans les grottes de l’Aurès.
C’est là, c’est en tant que chargée de mission par le gouvernement de Pierre Mendès France, puis comme haut fonctionnaire du Gouverneur Soustelle que vous y revenez. Vous menez là une oeuvre admirable en créant, malgré les réticences parisiennes et locales, les Centres sociaux - dont la mission est d’améliorer le sort de la population musulmane par une action sanitaire et éducative - qui joueront un grand rôle de fraternité et d’intégration. Puisque l’intégration de l’Algérie à la France était alors la politique. C’est là aussi, avec Camus, votre ami Camus, que vous allez voir hélas surgir la terreur en terre algérienne. Et que, comme Camus, tout en refusant la pauvreté, la torture, les terrorismes, vous vous tiendrez à l’écart des folies meurtrières de ce temps.

L’ethnologie, le féminisme évidemment, la Résistance, la déportation, les combats sociaux, la guerre d’Algérie, mais aussi tant de livres, tant de travaux de recherches… Il ne m’est pas possible d’évoquer ici toutes les facettes d’une belle et grand existence.

Sachez qu’à travers vous, c’est devant une certaine idée de la France que je m’incline aujourd’hui.

Nicolas Sarkozy

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