Je considérais les obligations de ma profession d’ethnologue comparables à celles des avocats, avec la différence qu’elle me contraignait à défendre une population au lieu d’une personne

Au retour d’une de ses missions en Algérie, Germaine Tillion assiste en juin 1940 à la débâcle des armées françaises et entend à la radio la demande d’armistice formulée par le maréchal Pétain. «Ce fut pour moi un choc si violent que j’ai dû sortir de la pièce pour vomir…» (La traversée du mal, p.43) Au cours de plusieurs séjours en Allemagne, dont l’un de cinq mois à l’université de Königsberg, en 1932-1933, puis, en 1937, une brève incursion en Bavière, elle avait pu voir de ses yeux la menace extrême que représentaient la doctrine et les méthodes nazies. Elle refuse immédiatement la politique de collaboration et cherche autour d’elle ceux qui sont prêts à « faire quelque chose », selon l’expression de l’époque. Elle découvre un colonel en retraite de 73 ans, Paul Hauet qui, sous couvert d’une association d’aide aux soldats coloniaux auxquels l’association envoie effectivement des colis, organise l’évasion des prisonniers et accumule des renseignements sur l’armée allemande, mouvements des troupes et lieux d’internement…. Germaine se joint à ces activités, établit un fichier des prisonniers d’outre-mer qui transitent souvent par sa maison de Saint-Maur lors de leur évasion. Ils en repartent lestés de tracts rédigés par elle, les éclairant sur la trahison de Vichy. Dès l’été 1940, elle sert ainsi «de pivot à une organisation combattante où se croisaient vieux militaires indomptables et jeunes savants progressistes, unis pour lancer un défi apparemment déraisonnable à cet ordre nazi qui se proclamait établi pour mille ans.» (Le témoignage est un combat, p. 9) « Véritable « tête chercheuse » de cette première Résistance, bien introduite dans des milieux variés, Germaine Tillion noue des liens avec de multiples groupes et notamment avec celui qu’ont constitué au Musée de l’Homme Boris Vildé, Yvonne Oddon et Anatole Lewitsky. Après les coups de filet qui déciment les pionniers du Palais de Chaillot au printemps 1941, Germaine poursuit ses activités. Elargissant ses connexions à de nouvelles organisations, les mouvements Valmy et ceux de la Résistance de son ami Jacques Lecompte-Boinet, le réseau anglais Gloria SMH, le groupe France-Liberté implanté dans les pays de Loire notamment, elle joue un rôle essentiel d’ « interface » et d’ « échangeur », mettant en relation les uns avec les autres et cherchant toujours à venir en aide à ceux qui sont en danger.» (Julien Blanc, article « Germaine Tillion »in Dictionnaire de la Résistance, R. Laffont 2006, p.531-532) Dix de ses camarades sont condamnés à mort ; sept sont fusillés le 23 février 1942. Quelques mois plus tard, c’est en organisant, avec le réseau Gloria SMH, l’évasion de Pierre de Vomécourt que GT est arrêtée, livrée par un vicaire de La Varenne, l’abbé Robert Alesch, agent de l’Abwehr. Incarcérée le 13 août 1942 à la prison de la Santé à Paris, elle sera transférée à Fresnes en octobre, ignorant que sa mère a été arrêtée elle aussi. Accusée de cinq chefs d’inculpation punis de mort, Germaine ne sera finalement pas jugée mais déportée en Allemagne sous le régime N.N.(Nacht und Nebel), c’est-à-dire, condamnée à disparaître sans laisser de traces. Elle arrive au camp de femmes de Ravensbrück, à 80 km au nord de Berlin, le 31 octobre 1943. Elle perçoit immédiatement le caractère mortifère du camp. Forte de son expérience ethnographique et avec l’aide de camarades étrangères plus anciennes dans le camp, des Tchèques notamment, elle décrypte le système criminel concentrationnaire et ses soubassements économiques, et en relève tous les éléments qui pourront informer le monde extérieur, si elle, ou l’une ou l’autre de ses camarades survit. Elle le décrit à ses « soeurs de résistance » considérant que la compréhension lucide des événements aide à mieux se défendre et libère de l’angoisse. Elle décortique aussi le système économique qui sous-tend l’organisation du camp et la raison des exterminations systématiques de détenus. Une étroite solidarité entre détenus est la première condition de la survie : « Si j’ai survécu » écrira-t-elle plus tard, « je le dois à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à la coalition de l’amitié.» (Ravensbrück, 1988, p.33) (…) Le groupe donnait à chacun une infime protection (manger son pain sans qu’on vous l’arrache, retrouver la nuit le même coin de grabat), mais il donnait aussi une sollicitude amicale indispensable à la survie. Sans elle, il ne restait que le désespoir, c’est-à-dire la mort.» En février 1944, la mère de Germaine, Emilie Tillion arrive à Ravensbrück à son tour. Les personnes les plus âgées sont les plus menacées. Au début de 1945, celles-ci sont soumises à des « sélections » qui les conduisent dans une petite baraque aménagée pour les mises à mort par gaz toxique. C’est le 2 mars que sa mère disparaît malgré une tentative de protection de ses camarades, alors que Germaine Tillion est gravement malade à l’infirmerie  

Emilie Tillion

Emilie Tillion

Le 23 avril 1945 un des convois libérateurs de la Croix-Rouge suédoise du Comte Bernadotte parvient à Ravensbrück et emmène plusieurs centaines de Françaises en Suède, parmi lesquelles Germaine Tillion qui est parvenue à passer à la dernière fouille, avec l’aide de ses camarades, la documentation qu’elle avait rassemblée et cachée, une pellicule de photos montrant les jambes mutilées de jeune polonaises victimes d’expériences pseudo médicales et, enfin, le manuscrit d’une opérette quelle avait composée sur la vie au camp, le «Verfügbar aux Enfers » qui décrit, avec un humour féroce la condition de détenue « disponible » et « corvéable à merci ». Elle commence en Suède une enquête systématique sur l’histoire de chaque détenue libérée, enquête qui servira de base aux recherches qu’elle poursuivra, de retour à Paris, dans le cadre du CNRS, sur les femmes déportées de France. Elle parviendra à retracer l’histoire de près de la moitié des 8.000 femmes emmenées hors de France. Les tableaux élaborés à partir de ses fiches servent de base au ministère des Anciens combattants pour établir les premières pensions. Elle est aussi « liquidatrice nationale », chargée de constituer et avaliser les dossiers administratifs de tous ses camarades de résistance qui seront reconnus comme appartenant au groupe auquel elle donnera le nom de « Réseau du Musée de l’Homme-Hauet-Vildé ». Quelques jours après son retour à Paris, elle assiste, en juillet et août 1945, au procès du maréchal Pétain, puis se fait un devoir d’assister aux procès de Hambourg (1946-47) et de Rastatt (1950) où sont jugés les chefs SS de Ravensbrück. Ils plaident tous non coupables, sauf un. Elle est membre du Conseil d’administration de l’ADIR (Association des Déportées et Internées de la Résistance) et elle écrit régulièrement dans son bulletin Voix et Visages. C’est par l’ADIR qu’elle est déléguée en 1949 à la Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire, CICRC, lancée par David Rousset pour enquêter sur l’existence présumée de camps de concentration dans un certain nombre de pays, dont l’URSS. 1954-1962 : dans l’Algérie en guerre Entièrement absorbée par ses recherches sur la Résistance et la déportation, recherches qu’elle poursuit jusqu’aux USA en quête des archives allemandes saisies à la Libération, elle a quitté la section de sociologie africaine du CNRS pour passer en histoire moderne. « J’avais dit adieu à l’Algérie.» (La traversée du mal, p.88). En 1950, son maître et ami, Louis Massignon lui écrit « Avez-vous abandonné l’Afrique ?» (L’Afrique bascule vers l’avenir, p.13) Quatre ans plus tard, il la persuade de retourner en Algérie en décembre 1954, accomplir une mission officielle pour enquêter sur le sort des populations civiles dans les Aurès, là où elle avait mené ses recherches avant guerre, et où se déroulent les premiers affrontements de ce qui va devenir la guerre d’Algérie. « … Je considérais les obligations de ma profession d’ethnologue comme comparable à celle des avocats, avec la différence qu’elle me contraignait à défendre une population au lieu d’une personne. Il ne m’est donc pas venu à l’esprit que je pouvais refuser la proposition qui m’était faite et, pétrie de civisme, je refis ma valise.» (L’Afrique bascule vers l’avenir, p.18-19) Elle renoue avec ceux dont elle avait partagé la vie vingt ans plus tôt. Elle est atterrée par la dégradation de leurs conditions de vie, qu’elle qualifie de «clochardisation » : « La clochardisation, c’est le passage sans armure de la condition paysanne (c’est à dire naturelle) à la condition citadine (c’est-à-dire moderne). J’appelle « armure » une instruction primaire ouvrant sur un métier. En 1955, en Algérie, j’ai rêvé de donner une armure à tous les enfants, filles et garçons.» (La traversée du mal, p.97) L’accroissement démographique du fait de la médecine occidentale, la raréfaction des parcelles, l’irruption de l’économie monétaire et l’exode rural qui a détruit les structures sociales sont autant de facteurs à l’origine de cet appauvrissement. Germaine Tillion explique que le passage d’une société archaïque et rurale à une urbanisation moderne a été trop brutal et que seule l’instruction pourrait y remédier. Deux ans plus tard, elle formalisera ses analyses dans une brochure publiée d’abord pour expliquer la crise algérienne à ses camarades de déportation : L’Algérie en 1957, « petit » livre qui aura un impact beaucoup plus large. Son approche économique du problème algérien aura ses admirateurs (Albert Camus notamment), mais aussi ses détracteurs (Jean Amrouche). Le second ouvrage sur l’Algérie qu’elle publie en 1960 Les ennemis complémentaires suscitera, lui aussi, admiration et polémiques. Mais avant de publier, elle tente d’abord de remédier aux situations dont elle a constaté la gravité. Au terme des deux mois de mission, elle accepte, en février 1955 de rester en Algérie au Cabinet du nouveau Gouverneur général, Jacques Soustelle, comme elle ethnologue et résistant de la première heure, pour concevoir et mettre en œuvre des réformes. Elle se consacre à monter en neuf mois un projet socio-éducatif à l’intention des plus démunis : ruraux appauvris et habitants des bidonvilles. Les Centres sociaux doivent offrir aux jeunes et aux adultes, femmes et hommes, des services concrets (dispensaire, secrétariat social, coopérative…) articulés à des actions éducatives (alphabétisation, formation professionnelle, sanitaire,…). « Pour moi, les Centres sociaux en Algérie devaient être un escalier bien large pour que toutes les générations puissent y monter ensemble…..De toutes les choses que j’ai faites dans ma vie, ce qui me tient le plus à coeur, c’est d’avoir créé les Centres sociaux en Algérie. » (message pour l’inauguration de la Maison de quartier Germaine Tillion, à Valvert, au Puy-en-Velay, le 4 octobre 2003). Même après son départ d’Algérie, en avril 1956, elle continuera de s’intéresser au développement du service qu’elle avait créé et au sort du personnel qui poursuit son œuvre dans des conditions périlleuses, marquées par des arrestations, des expulsions et des assassinats, dont le plus connu est celui de six inspecteurs assassinés par des tueurs de l’OAS, lors d’une réunion de service, le 15 mars 1962. L’année 1957 marque un tournant décisif à la fois dans la situation en Algérie (l’armée est investie des pouvoirs de police à partir de « la Bataille d’Alger » ) et dans l’implication de Germaine Tillion. En juin, elle accompagne les enquêteurs missionnés par la CICRC (Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire) dans les prisons et les camps en Algérie ; elle y recueille de nombreux témoignages de tortures et d’exactions, souvent de la bouche de personnes qu’elle connaît et estime. Elle est mise en contact, à l’initiative de ce dernier, avec le chef FLN de la zone autonome d’Alger, Yacef Saadi, dramatique et sans responsable des attentats qui ont endeuillé la ville. Un dialogue dramatique, humain mais sans concessions (en lire le récit dans Les ennemis complémentaires, Tirésias, 2005, p.60-73 ) aboutit à l’engagement inopiné de Yacef Saadi de ne plus s’attaquer aux populations civiles, la contrepartie française devant être de surseoir aux exécutions capitales des condamnés à mort. « Le terrorisme est la justification des tortures aux yeux d’une certaine opinion. Aux yeux d’une autre opinion, les tortures et les exécutions sont la justification du terrorisme.» (Les Ennemis complémentaires, 1960, p. 47) Germaine Tillion saisit cette petite chance de diminuer les souffrances des deux côtés et d’amorcer une négociation de paix. «J’aime mieux voir réparer les crimes plutôt que les faire expier. » (A la recherche du vrai et du juste, p.288) Elle consacre désormais toute son énergie à informer les responsables français de la société civile et de la vie politique, parmi lesquels le Général de Gaulle, avant et après son retour « aux affaires ». Elle multiplie les démarches pour sauver des personnes, obtenir la grâce ou le sursis des condamnés à mort et tenter d’arracher à l’arbitraire et à la torture ceux qui en sont menacés. «La guerre et son cortège de prisons et de camps, ses pratiques quotidiennes de la torture, ses exécutions capitales, ses victimes civiles tombées sous les bombes placées dans des lieux publics, [sont], pour la rescapée de Ravensbrück, une réalité insupportable, inacceptable…..Chaque instant de sa vie, toute son âme et toute sa personne sont consacrés à l’Algérie : pour tenter de préserver des vies, pour dénoncer les atteintes à la dignité humaine et l’usage de la torture, pour atténuer les horreurs de la guerre et ainsi construire un avenir meilleur. Pour cela, elle est occupée à écrire un livre ou un article, à préparer une conférence ou encore à plaider et à convaincre au téléphone. Lorsqu’elle reçoit un visiteur, on est à chaque fois impressionné par sa capacité d’écoute bienveillante et par sa force de conviction. Inlassable, elle informe, elle éclaire, elle explique.» (Torkia Dahmoune-Ould Daddah : « Du temps où j’habitais chez Germaine Tillion », in Le siècle de Germaine Tillion (à paraître). Quand Yacef Saâdi est arrêté par les militaires quelques semaines après leur rencontre, elle obtient difficilement, au prix d’ interventions obstinées, qu’il soit remis à la Justice et, un an plus tard, elle témoigne à décharge à son procès. Elle poursuivra ainsi inlassablement ses interventions jusqu’à la fin de la guerre et au-delà , pour sauver des personnes de quelque côté qu’elles se situent, intervenant aussi bien pour certains militaires putchistes, que pour les internés du réseau Jeanson, les harkis ou des objecteurs de conscience . « …Je n’ai pas « choisi » les gens à sauver : j’ai sauvé délibérément tous ceux que j’ai pu, Algériens et Français de toutes opinions. Je n’ai ni cherché ni (certes) désiré les périls représentés par l’entreprise qui me fut proposée en juillet 1957: exactement, c’est l’entreprise qui est venue me tirer par la main. « Il se trouve» que j’ai connu le peuple algérien et que je l’aime ; «il se trouve » que ses souffrances, je les ai vues, avec mes propres yeux, et «il se trouve » qu’elles correspondaient en moi à des blessures ; «il se trouve», enfin, que mon attachement à notre pays a été, lui aussi, renforcé par des années de passion. C’est parce que toutes ces cordes tiraient en même temps, et qu’aucune n’a cassé, que je n’ai ni rompu avec la justice pour l’amour de la France, ni rompu avec la France pour l’amour de la justice.» (lettre ouverte à Simone de Beauvoir, 1964- A la recherche du vrai et du juste, p.259) Ses prises de position - qui s’expriment également dans de nombreux articles et dans ses livres - lui vaudront l’admiration et la reconnaissance de beaucoup. Elles provoqueront aussi des débats passionnés (avec P. Nora notamment) et des attaques virulentes (telle celle du général Massu en 1971). Appelée en 1959 au Cabinet du ministre de l’Education nationale du premier gouvernement de la Vème République, André Boulloche, elle développe un système de bourses, en France et à l’étranger, pour les étudiants algériens et donne un important essor à l’enseignement dans les prisons. Tout en commençant son enseignement à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où elle a été nommée directeur d’études en 1958, et en renouant avec le travail de terrain avec de nouvelles missions scientifiques au Maghreb et dans une dizaine de pays du Moyen et Extrême-Orient.