Si l’ethnologie, qui est affaire de patience, d’écoute, de courtoisie et de temps, peut encore servir à quelque chose, c’est à apprendre à vivre ensemble.

Germaine Tillion et l’Algérie en guerre

rappel de quelques dates et faits

Nous précisons ci-après quelques dates et quelques faits relatifs à certaines des activités de Germaine Tillion pendant la guerre d’indépendance d’Algérie, - données que chacun pourra retrouver dans ses œuvres (en particulier dans Les ennemis complémentaires ) ainsi que dans les entretiens publiés ou filmés qu’elle a accordés. Il y aurait beaucoup plus à dire et de plus essentiel sur les engagements de Germaine Tillion dans cette période que les points de détail développés ci-dessous ; encore était-il souhaitable de les relater avec exactitude.

Fin décembre 1954- avril 1956 :

Après 15 ans d’absence ( 2 ans de résistance, 3 ans de captivité, 10 ans de recherches sur la Résistance et la déportation), Germaine Tillion retourne en Algérie, pour s’informer du sort des populations civiles dans les zones où le soulèvement a éclaté deux mois plus tôt – notamment dans les Aurès dont elle est une spécialiste.

Cette mission de deux mois s’enchaîne avec son entrée, début mars 1955, au Cabinet du nouveau Gouverneur général de l’Algérie, Jacques Soustelle. Elle crée et met en route une nouvelle structure socio-culturelle, le Service des Centres sociaux (arrêté de création 27 octobre 1955).

Le 22 janvier 1956, elle assiste à la réunion organisée par Albert Camus, à Alger, pour demander une trêve civile. Elle se trouve dans la salle du Cercle du Progrès, et non à l’extérieur où se déroulent deux manifestations – celle des opposants et celle des soutiens à la démarche de Camus.

Elle quitte l’Algérie en avril 1956, reprend son poste au CNRS et rédige, à l’intention de ses camarades de déportation, ses réflexions sur ce qu’elle a observé en 1955, sous forme d’une brochure qui deviendra un livre au grand retentissement, mais au titre décalé, L’Algérie en 1957.

Elle ne se trouve donc plus à Alger, courant 1956, quand ont lieu les premières exécutions capitales ( 19 juin), les premiers attentats par balles en ville ( 20-22 juin), la première bombe explosant dans la Casbah, rue de Thèbes ( 10 août), les premiers attentats par bombes dans la ville européenne (Milk-Bar et Cafétéria, 30 septembre). Elle ne sera pas témoin non plus de la répression qui s’abat sur la ville à partir de janvier 1957 (« Bataille d’Alger »).

18 juin- 12 août 1957 :

Germaine Tillion accompagne en Algérie une mission de la CICRC – Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire – qui enquête dans les prisons et les camps. Le 4 juillet, elle est contactée par une amie, Fatima Hamdiken mandatée au nom du FLN par Hadj Smaïn pour lui proposer de rencontrer « des gens » de l’organisation, sans autre précision (« Ils »veulent vous voir). Jeune professeur de physique au lycée franco-musulman de Ben-Aknoun, Fatima, d’origine chaouie, avait fait la connaissance de Germaine Tillion en 1956 (peut-être même en 1955). Quant à Hadj Smaïn qui n’avait avec elle aucun lien familial, elle lui servait de boîte aux lettres depuis janvier 1957 , à la demande de collègues avant qu’il ne fuient à l’étranger. En 2014, contactée par Nelly Forget, elle confirme que la demande d’entrevue ne venait pas de Germaine Tillion, mais que c’était bien sur ordre du FLN qu’en tant que militante, elle avait établi le contact. Auparavant, elle avait prêté à Hadj Smaïn le livre que Germaine Tillion venait de publier, L’Algérie en 1957. Et c’est la lecture de ce livre qui avait enclenché le projet de rencontre.

La réunion clandestine organisée dans la Casbah assiégée met Germaine Tillion en présence de cinq personnes qui lui sont totalement inconnues et dont elle ne découvrira l’identité et le rôle que ce jour-là ou ultérieurement : l’agent de liaison qui lui a servi de guide, Ali Bouzourène, deux hommes lourdement armés, Yacef Saadi, qui s’avère être le responsable FLN de la Zone autonome d’Alger, et Ali la Pointe, ainsi que deux jeunes femmes, Zohra Drif et Fatiha Bouhired.

De l’échange qui a duré presque cinq heures, elle ressort avec la promesse faite par Yacef Saadi de ne plus s’attaquer à la population civile et avec la conviction que pour rompre la spirale de la violence dans les villes, il faut, du côté français, arrêter les exécutions capitales.

Dès son retour à Paris, elle rend compte au Cabinet du Président du Conseil ( 8 juillet). Elle est alors officieusement chargée « à ses risques et périls » de renouer le contact avec Yacef Saadi, dans la perspective d’amorcer une négociation à un niveau plus élevé.

Elle revient à Alger le 24 juillet. Malgré la poursuite des exécutions entraînant de nouveaux attentats, mais qui ne font pas de victimes, elle réussit à avoir un nouvel entretien avec Yacef Saadi et Zohra Drif ( 9 août), traqués dans la Casbah. De retour à Paris,(12 août), elle facilite l’envoi d’un émissaire au CCE à Tunis, sans déboucher pour autant sur les résultats espérés. A cette date, en effet, l’organe exécutif du FLN, le Comité de coordination et d’exécution (CCE) était en plein bouleversement, en train de constituer un nouveau Conseil national de la révolution algérienne ( CNRA )qui allait se réunir le 20 août au Caire.

24 septembre 1957 – Janvier 1959 :

L’arrestation le 24 septembre par les militaires de Yacef Saadi et de Zohra Drif, vendus par un agent double, est largement médiatisée. Aussitôt, Germaine Tillion multiplie les démarches pour qu’ils soient remis à la justice civile, afin d’éviter leur « disparition ». Elle n’y parviendra qu’après plus de deux semaines, le 11 octobre. Sans avoir eu la capacité jusque là d’infléchir le sort que leur réservaient les militaires.

Considérant que Yacef Saadi, tenant sa promesse, avait délibérément stoppé les attentats contre les civils, elle se fait témoin à décharge : elle adresse un rapport à la Justice militaire et va témoigner en personne au procès qui se déroule à Alger le 2 juillet 1958 dans un climat survolté. Cela n’empêchera pas la triple condamnation à mort de Yacef Saadi.

Mais il bénéficiera de la grâce accordée par le Général de Gaulle en janvier 1959.à tous les condamnés à mort, lors de sa prise de fonction de premier Président de la 5ème République.

Depuis plus de deux ans, Germaine Tillion n’avait pas cessé de plaider à temps et à contre-temps auprès du Général de Gaulle comme de tous les responsables politiques ou religieux, pour l’arrêt des exécutions, comme premier et indispensable pas vers la paix..