Le terrorisme est la justification des tortures aux yeux d’une certaine opinion. Aux yeux d’une autre opinion, les tortures et les exécutions sont le justification du terrorisme.

Quand Germaine Tillion écrivait une opérette en déportation

Octobre 1943, Ravensbrück. Après plusieurs mois à la prison de Fresnes, Germaine Tillion, qui a alors 36 ans, arrive à Ravensbrück, un camp de déportation destiné aux femmes. Aussitôt, elle est affublée d’un triangle rouge. Rouge, comme politique.

Entrée dans la Résistance dès 1940, elle a été une des responsables du réseau du Musée de l’Homme jusqu’à son arrestation sur dénonciation en août 1942. Dès son arrivée, cette ethnologue qui a vécu des années en Algérie pour sa thèse, continue à travailler, si on peut dire, en prenant le camp comme sujet d’étude.

Une opérette écrite cachée dans une caisse d’emballage

Elle amasse une quantité d’informations qui nourriront les trois livres qu’elle consacrera après la guerre à Ravensbrück, essentiels pour comprendre la mécanique mise au point par les nazis. Mais résister, c’est aussi se foutre de la gueule des tortionnaires et faire rire ses camarades.

Ainsi naît le « Verfügbar aux Enfers », le terme Verfügbar désignant les prisonnières corvéables à merci, « à la disposition » (« zur Verfügung ») des SS. Afin de ne pas travailler pour les Allemands, ces femmes ne s’inscrivaient dans aucun « kommando », quitte à devenir les plus mal traitées des plus mal traitées. Cela a été le choix de Germaine Tillion.

Cachée dans une caisse, elle écrira pendant dix jours cette opérette dont le titre est inspiré d’ »Orphée aux Enfers », l’opéra-bouffe d’Offenbach, lui-même parodie d’« Orphée et Eurydice » de Gluck.

« J’ai écrit une opérette, une chose comique, parce que je pense que le rire, même dans les situations les plus tragiques, est un élément revivifiant. On peut rire jusqu’à la dernière minute. » (Voir la vidéo)

Quand elle quitte Ravensbrück, libérée par la Croix Rouge suédoise, Germaine Tillion emporte avec elle une bobine photographique volée et qui contient des clichés des vivisections faites sur de jeunes Polonaises. Une de ses camarades, Jacqueline d’Alincourt, prend le manuscrit de l’opérette.

Couverture du manuscrit

C’est ainsi qu’est parvenu jusqu’à nous cet éclat de rire corrosif lancé comme un pied de nez allègre aux bourreaux. Longtemps, Tillion refuse sa publication. Qui pourrait comprendre comment des déportées ont pu rire des atrocités qu’elles subissaient ?

Enfin, en 2005, le « Verfügbar aux Enfers », accompagné du fac similé du manuscrit (ci-contre, la couverture), paraît aux Editions de la Martinière.

Une nouvelle espèce zoologique

Pour dire l’horreur tout en se moquant, pour dire la misère des déportées tout en riant, Germaine Tillion a donc inventé le « verfügbar », une « nouvelle espèce zoologique » que décrit un savant naturaliste, qui est le fil rouge de l’opérette. Le texte même, chef d’oeuvre de distanciation, révèle un vrai écrivain, dans la veine des grands fabulistes.

Et la musique ? Tillion n’a que sa mémoire à sa disposition. Elle puise dans ses souvenirs et se rappelle, par exemple, de chansons d’avant guerre, d’une mélodie de Duparc, de la « Danse Macabre » de Saint(Saëns, d’« Au clair de la Lune », d’un air de publicité. Le tout mêle musique populaire et musique classique… Dans le texte, un astérisque renvoie au nom d’une mélodie lorsqu’un air est prévu.

Les déportées participent à l’élaboration du « Verfügbar »

Comme dans le genre de l’opérette, Tillion détourne des airs d’opéra en en modifiant le texte. « J’ai perdu mon Eurydice », extrait « d’Orphée et Eurydice » de Gluck devient ainsi « J’ai perdu mon Inedienst » (« permis de repos »)

Mais seule, elle ne serait certainement pas parvenue à nourrir tout son texte de musique. C’est ce que raconte sa camarade de déportation Anise Postel Vinay :

« Les unes et les autres ont donné des idées parce qu’il y a une telle variété de chansons que c’est impossible que Germaine se soit rappelé tout ça. Il a fallu que chacune donne la chanson dont elle se souvenait, et Germaine, elle, tenait la plume. » (Voir la vidéo)

Jamais montée, cette opérette a fini par l’être au Théâtre du Châtelet en 2007, pour célébrer le centième anniversaire de Germaine Tillion. A partir de là, un documentaire réalisé par David Unger a été imaginé.

Composé des extraits de l’opérette captée au Châtelet, émaillé par les témoignages de six femmes déportées à Ravensbrück, dont Germaine Tillion, commenté par la metteuse en scène et le compositeur chargé des arrangements, il nous bascule dans un univers où le courage brave la mort, l’intelligence défie la férocité, le rire côtoie le pire.

Dans « Ravensbrück », Germaine Tillon écrit :

« Si j’ai survécu, je le dois d’abord et à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à une coalition de l’amitié, car j’avais perdu le désir viscéral de vivre. »

Dévoilement des crimes, colère déguisée en rire, coalition de l’amitié : le « Verfügbar aux Enfers », c’est bien tout cela.

► Germaine Tillion à Ravensbrück documentaire de David Unger - lundi 20 à 22h45 - Arte. 
► Ravensbrück de Germaine Tillion - éd. Le Seuil - coll. Points - 517p. - 9,45 €.